Entretien avec Jean-Jacques Damlamian, Président de l'IREST

Jean-Jacques Damlamian
Président de l'IREST

le 12/03/2010, par EuroTMT, RT Opérateurs/FAI

Jean-Jacques Damlamian

EuroTMT : L'avenir du mobile passe par les classes de service afin de faire face au décollage du trafic de donnée. C'est tout le défi des opérateurs de réseaux cellulaires : résorber les points de congestion et rentabiliser ces investissements qui profitent à d'autres acteurs qu'à eux-mêmes.

EuroTMT : Comment analysez-vous l'évolution actuelle de la téléphonie mobile ?
Jean-Jacques Damlamian : Les smartphones constituent un révélateur d'une évolution en profondeur. Ils symbolisent le déplacement de la valeur de la voix vers la donnée. Les revenus des opérateurs vont dépendre des formules d'abonnement « données » proposées aux clients. Mais comme beaucoup de services sont forfaitisés, les grilles tarifaires sont devenues obscures. Les abonnés réclament une meilleure transparence tarifaire et s'interrogent sur la légitimité des prix. De plus, si dans la voix, les clients ressentent « physiquement » ce qu'ils consomment, ce n'est pas le cas dans la donnée : personne ne comprend ce qu'il a consommé. Si les opérateurs mobiles ne font pas cet effort de transparence, les abonnés utiliseront les services qui leur paraissent les moins chers, comme la VoIP.

EuroTMT : Comment expliquez-vous le succès de l'iPhone ?
Jean-Jacques Damlamian : Dans l'environnement actuel, le public est désorienté et cherche de nouveaux repères. Or l'iPhone bénéficie d'une excellente ergonomie et d'une grande simplicité. Mais ce terminal constitue aussi une menace pour les opérateurs mobiles : grâce à son « applications store », Apple peut facturer beaucoup de services ou de contenus à l'abonné sans passer par l'opérateur. Apple exige aussi du client qu'il donne la référence de sa carte bancaire ce qui lui permet de facturer directement et de se créer ainsi une base de données qu'il pourra enrichir selon les achats que feront les clients. Or l'actif le plus essentiel pour l'opérateur, c'est sa base d'abonnés. Aujourd'hui, les fabricants de smartphones peuvent concurrencer les opérateurs pour le contrôle de la base d'abonnés. Les opérateurs vont devoir être plus attentifs et développer une plus grande proximité avec leurs clients.

EuroTMT : L'autre effet de l'iPhone et des smartphones est l'explosion du trafic de données. Craignez-vous une saturation des réseaux ?
Jean-Jacques Damlamian : Le risque a été plus ou moins géré, mais il n'est pas maîtrisé. Les opérateurs doivent ...



... investir, ce qu'ils ne font pas toujours. Mais, la tradition des opérateurs de télécommunications, c'est la qualité de service et c'est en contradiction avec le principe fondateur d'internet qui est celui du best effort. Cette opposition des deux principes ne se voyait pas trop jusqu'à présent car la création d'internet s'est faite en mettant à disposition des capacités suffisantes pour les trafics de l'époque et compatibles avec les revenus nouveaux générés. Ce n'est plus du tout la même situation maintenant alors que les trafics de données croissent de façon exponentielle sans que les revenus générés permettent d'y faire face.

EuroTMT : Estimez-vous recevable l'argument des opérateurs qui jugent ces investissements difficilement rentables compte tenu des contraintes réglementaires ?
Jean-Jacques Damlamian : C'est la question que je me pose aussi : le business-model des opérateurs permet-il de réaliser les investissements que l'on attend d'eux ? Le problème vient principalement de la vidéo et il faudrait, peut-être, restreindre les plages horaires durant lesquelles la consultation de vidéo sur mobile est possible. Les opérateurs pourraient aussi avoir intérêt à développer la TMP [NDLR : la Télévision Mobile Portable qui utilise un autre réseau de diffusion hertzien que celui du traffic cellulaire], plutôt que de diffuser les chaînes sur leur réseau 3G, car la TMP serait réducteur d'investissements inutiles.
Mais la redéfinition du business-model bute aussi sur un dogme : celui de la « net neutralité ». C'est aussi un problème de régulation : les régulateurs n'ont pas fait leur travail ! Ils n'ont pas accepté le fait que les changements en cours devaient s'accompagner d'un changement de la régulation.

EuroTMT : Quelles seraient les solutions ?
Jean-Jacques Damlamian : L'idée serait de concevoir des classes de services avec des tarifications différenciées. Mais pour que cela marche, il faudra que les opérateurs se dotent de moyens et fassent un effort d'explications pour accompagner les clients. On pourrait, par exemple, installer une petite application sur son mobile (ou son PC) permettant de voir l'ensemble des services proposés par son opérateur et ceux auxquels on a souscrit. Les opérateurs devront faire de la pédagogie sur les services proposés.

Biographie

Ancien pilier du comité exécutif de France Télécom, Jean-Jacques Damlamian est le président de l'Institut de Recherches Economiques et Sociales sur les Télécommunications (IREST).